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01. 01. 2005
Passagen Nr. 39
L'art de la différence discrète
Entretien avec le compositeur et pianiste zurichois Nik Bärtsch
Par Tom Gsteiger
Traduit de l’Allemand par Marielle Larré
Le compositeur, pianiste et producteur zurichois Nik Bärtsch est né en 1971. Depuis près de dix ans, il se consacre presque exclusivement au développement de sa Ritual Groove Music (en collaboration avec les groupes Mobile et Ronin). Il réussit, ce faisant, à utiliser de manière créative, et même à transcender d’une certaine façon, les différentes tensions: ascèse et extase, musique classique et musique légère, funk-power et sérénité zen. Il a, avec Kaspar Rast, lancé la série Concerts du lundi au Bazillus de Zurich. Plusieurs ensembles lui ont commandé des compositions.
Nik Bärtsch ne se contente pas de se produire dans les clubs et les festivals, il crée de savants rituels pluridisciplinaires où se révèle sa profonde sympathie pour l’esthétique d’Extrême-Orient. Dernier en date, le projet Perpetual Rhythm, que Bärtsch a mis sur pied à la suite d’un séjour de six mois au Japon – en collaboration avec son quatuor Mobile et la troupe de danse butoh Bodygarage. À l’automne 2005, il poursuivra avec une tournée Perpetual Rhythm de plusieurs semaines au Japon ❙
Tom Gsteiger: L’énorme succès remporté par Lost in Translation, le film de Sofia Coppola, a fortement influencé l’image que l’Occident se fait du Japon. Est-ce que cette image correspond aux impressions que vous avez glanées dans ce pays?
Nik Bärtsch: Ce film fait apparaître le Japon comme un décor insolite pour Occidentaux désemparés, en quête d’eux-mêmes. Il véhicule une image du Japon imprégnée d’idées et de projections occidentales et représente les Japonais comme les étranges figurants de cette quête de soi «romantique». Mais à vrai dire, si je n’ai pas aimé le film, c’est plutôt pour son rythme traînant. L’ardent désir de tous ces nomades occidentaux à la recherche de simplicité et de lenteur – et convaincus de les trouver au Japon – se manifeste aussi bien dans la facture que dans la réception du film. À l'inverse, lorsque j’étais au Japon, la Suisse, vue de loin, m’apparaissait souvent comme une bizarre «vallée de la confusion». Nous les Suisses, qui vivons dans l’un des pays les plus sûrs de la planète, nous nous faisons constamment du souci pour notre bien-être dans tous les domaines possibles. Notre aptitude à geindre est considérable et, comme notre prospérité nous a fait perdre le sens de l’essentiel, nous faisons preuve d’un goût du risque de plus en plus modéré et notre vivacité s’émousse. Au Japon, l’homme est entièrement livré à la nature. Par exemple, chacun des habitants s’attend à tout moment à un terrible tremblement de terre. Ce n’est pas un hasard si le Mont Fuji, un volcan, est devenu le symbole de ce pays. Pourtant, il ne règne pas de catastrophisme, au contraire, on perçoit leur profond attachement à la nature et leur attitude est empreinte de sérénité. Sentir cela m’a stimulé.
TG: Les âmes en peine lasses de la civilisation voient dans le bouddhisme zen une alternative attrayante au matérialisme insensé de l’Occident. Vous aussi, vous vous y intéressez depuis longtemps. Que cache cet intérêt? Est-ce une façon de fuir le monde?
NB: Non. Je cède à mes penchants, pour la musique funk par exemple, de façon inconditionnelle mais non dépourvue d’autodérision. Je ne suis pas motivé par la nostalgie de «l’autre». De ce point de vue, je me sens plus proche de Friedrich Dürrenmatt que de Max Frisch. Ce dernier était animé par le désir d’appartenir à une grande nation. Dürrenmatt a en revanche apprécié, cultivé et simultanément démasqué les particularismes de la Suisse. Le bouddhisme zen s’apparente d’ailleurs pour moi davantage à la philosophie qu’à la religion: une philosophie pratique (du quotidien). Selon un adage zen: «Comprendre est plus facile que pratiquer.»
TG: Aujourd’hui encore, le jazz européen a tendance à s’orienter sur les modèles américains et à les considérer comme le nec plus ultra. Vous poursuivez, pour ainsi dire, une voie inverse, vous ne vous orientez pas sur le «Far West» mais sur le «Far East». Votre nippophilie ne recouvre-t-elle pas une attitude aussi dévote et épigonale que le fétichisme new-yorkais?
NB: Ma Ritual Groove Music (RGM) ne s’inspire pas avant tout de pratiques ritualisées d’origine japonaise. Mais j’ai remarqué, lors de mes apparitions au Japon, que les Japonais ont une façon immédiate et bien distincte d’accéder à RGM. Ils aiment les gestes cérémoniels et les petits rituels, même lorsqu’ils n’en saisissent pas le sens caché. Et leur tradition les dote d’une profonde sensibilité à l’espace musical – dans RGM, la force de l’espace joue un rôle primordial. Les répétitions et infimes variations engendrent un espace musical qui, à l’écoute, par sa «différence discrète», laisse place à la concentration contemplative aussi bien qu’aux rêveries distraites. Il y a certainement là des points communs avec la culture japonaise.
TG: La notion de «différence discrète» provient d’un essai de Hans Ulrich Gumbrecht, que nous avons lu tous deux – indépendamment l’un de l’autre – avant cet entretien. Ce qui est drôle, c’est qu’apparemment, la même phrase a retenu notre attention: «C’est justement cette façon toujours nouvelle de produire des formes identiques, en y introduisant peut-être une discrète différence témoignant du savoir investi dans la reproduction, qui – au contraire absolu de l’ambition occidentale d’être original – est le but ultime de toute création dans la culture japonaise.»
NB: On reproche occasionnellement aux Japonais de ne faire que copier. Ce n’est sûrement pas entièrement faux, mais cela tient également à leur respect de la culture occidentale. Ce respect s’accompagne toutefois aussi de l’ambition de faire mieux. Une ambition qui se manifeste quelquefois sous la forme d’un nationalisme exacerbé. C’est ainsi qu’une vertu se transforme en vice. Malgré tout, les Japonais ne sont pas seulement des copieurs, ils sont aussi des «ennoblisseurs». Et surtout, ce sont les seuls «ennoblisseurs rétrogrades». Quelle que soit la virtuosité de leur savoir-faire, leur démarche les ramène toujours vers la simplicité et le dépouillement, c’est-à-dire vers le grand art. Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer les tasses à thé chinoises et japonaises. Chez ces dernières, on décèle toujours de petites «erreurs» qui font de chaque tasse un exemplaire unique. On retrouve donc ici aussi cette «discrète différence».
TG: Ce qui déconcerte dans le Japon, ce sont les contrastes saisissants. Pour de nombreux observateurs occidentaux, ce pays demeure une énigme.
NB: C’est précisément ce côté énigmatique et les innombrables malentendus qui peuvent en découler – certains sont très fertiles–, que je trouve intéressants. On n’est pas, justement, «lost in translation» – pour tous les sémiologues, le Japon est un paradis. Je suis convaincu que nous pouvons beaucoup apprendre des autres cultures et elles de nous. Il n’existe pas dans notre monde de royaume du mal, pas plus qu’il n’existe de royaume du bien. Il n’existe que les diverses manières dont les hommes ont faonné leurs cultures et leurs réseaux, leurs «communities». Mais je ne suis pas japanologue, je ne peux que décrire les phénomènes tels que je les perçois. La particularité et l’unicité de la civilisation japonaise sont sans doute aussi liées à l’histoire et à la situation insulaire de ce pays: longtemps l’espace national et l’espace culturel n’ont fait qu’un. Aujourd’hui on ressent au Japon une énorme tension entre la tradition archaïque et un modernisme futuriste, il ne semble pas y avoir de présent.Le Japon lui-même connaît de violentes discussions à ce sujet.D’un autre côté, les Japonais ont beaucoup moins de problèmes que nous face à l’ambiguïté et au paradoxe.Ces derniers font même partie intégrante de leur culture. Ainsi, il n’est pas toujours possible de donner un sens clair aux idéogrammes kanji, par exemple. Leur ambiguïté est considérée comme une qualité. Si le Japon demeure pour nous souvent une énigme, c’est que nous nous posons trop de questions. La recherche de l’emphase et de la profondeur intellectuelle est un phénomène typiquement européen. Au Japon, on n’a pas absolument besoin d’une conversation profonde pour témoigner de sa sympathie, il suffit de se promener ensemble et d’admirer de belles fleurs.
TG: S’il s’agit de tirer enseignement des autres cultures, alors vous, en tant qu’artiste, devez vous poser la question de l’authenticité. À quel moment commence la compréhension véritable d’une autre culture, quand nous trouvons-nous devant une mauvaise copie folklorique?
NB: Votre question me rappelle une expérience. Je participais récemment à une soirée sur le Japon au Sony-Center de Berlin à l’occasion de la Berlinale. On nous a proposé un méli-mélo désordonné d’archaïsme et de glamour. Après cette manifestation commerciale hétéroclite, j’ai assisté au Iaidoka (combat de sabre japonais) avec Martin Krahl: celui-ci n’est jamais allé au Japon, mais il s’est intéressé à la culture japonaise durant de nombreuses années. Il est arrivé à un degré de maîtrise élevé dans le combat de sabre. Dans son appartement, j’ai vu un arrangement ikebana, qu’il avait lui-même composé et dont émanait davantage «d’esprit» que de l’indicible manifestation à laquelle je venais d’assister.Les milieux du jazz sont de temps en temps encore hantés de l’idée que seul un noir originaire du ghetto peut jouer du vrai jazz. Le racisme a ainsi vite fait de se faufiler par la porte de derrière...
TG: Il suffit de rappeler Joe Zawinul, qui a grandi à Vienne et a fait fureur aux Etats-Unis aux côtés de musiciens comme Cannonball Adderley et Miles Davis, avant de créer le groupe Weather Report avec Wayne Shorter.
NB: La seule chose qui m’étonne chez Zawinul, c’est que, dans les interviews, il se croit souvent obligé de se justifier pour son origine. C’est inutile. Il est capable de produire un phrasé à damner un saint – qu’il soit de Tombouctou ou de Hasle-Rüegsau est, musicalement parlant, sans importance.
TG: La «community» joue un rôle essentiel pour vous. Vous développez RGM avec un petit groupe de musiciens avec lesquels vous êtes étroitement lié depuis de nombreuses années. Mais est-ce que l’idée de «community» a pour vous une signification supérieure également?
NB: Historiquement, la notion de communitas apparaît en Suisse assez tôt. Il existe donc une longue tradition avec laquelle il est possible de renouer. En tant qu’artiste, il faut toujours se rappeler que l’art libre est indissociable de la démocratie. On a pu lire dans l’exposition Hirschhorn la phrase suivante: «L’art est l’antithèse de la démocratie.» Je suis résolument d’un autre avis. Dans notre pays, l’art de composer et d’arriver à des compromis créatifs est malheureusement tombé en discrédit, pourtant c’est bien de cela qu’il s’agit si l’on veut trouver à des situations difficiles des solutions différenciées. ¬
En ce qui concerne le Japon, Nik Bärtsch conseille:
Film: Twightlight Samurai (2002) de Yoji Yamada.
Manga: Lone Wolf & Cub, français, volume I–VIII, Kazuo Koike & Gôseki Kojima, Génération Comic 2003.
CD: In An Autumn Garden (1973) pour ensemble Gagaku de Toru Takemitsu, Sony Records International 2002.
Livres (en Allemand):
- Silvain Guignard, ed. Musik in Japan – Aufsätze zu Aspekten der Musik im heutigen Japan, Munich 1996
- Ivan Morris. Samurai oder Von der Würde des Scheiterns – Tragische Helden in der Geschichte Japans, Frankfurt a.M.1989
- Wolfgang Herbert. Japan nach Sonnenuntergang – Unter Gangstern, Illegalen und Tagelöhnern, Berlin 2002
Parallèlement à ses activités de journaliste pour l’hebdomadaire Neue Zürcher Zeitung am Sonntag et plusieurs quotidiens suisses, Tom Gsteiger, Bernois nostalgique, enseigne et vit à Zurich. Né en 1970, il a étudié l’histoire du jazz dans les conservatoires de Bâle et Lucerne. Son instrument de travail le plus important est son abonnement général des chemins de fer suisses.
Adresses Internet: www.nikbaertsch.com www.montags.com www.bodytaster.com
www.stansermusiktage.ch www.dynamic-switzerland.jp