| nik bärtsch press | La liberté, INTERVIEW F | 04. 03. 2006

Magazine

La philosophie du groove

«Zen-funk»Entre minimalisme et drum'n'bass, le pianiste zurichois Nik Bärtsch poursuit une démarche exigeante et originale. «Stoa» sort chez ECM.

Par Eric Steiner

Pour Nik Bärtsch, la musique et la vie forment un tout indissociable. Passionné de culture japonaise, le pianiste zurichois, né en 1971, considère son art comme le prolongement naturel d'une attitude à la fois pragmatique et détachée où l'individu se met au service du collectif. Avec le groupe Ronin (cinq musiciens parmi lesquel le batteur Kaspar Rast avec qui il joue depuis l'âge de huit ans!), Nik Bärtsch pratique une musique innovante inspirée autant par le minimalisme «classique» de Steve Reich ou John Cage que par les musiques de danse électroniques, trance, ambient ou drum'n'bass.
Pas étonnant que ce «zen-funk» acoustique ait retenu l'attention de Manfred Eicher, le patron d'ECM, toujours à la recherche de nouveaux talents. Après la pianiste lausannoise Sylvie Courvoisier, la chanteuse bernoise Susanne Abbuehl, Nik Bärtsch rejoint donc le prestigieux et très sélectif label munichois, avec Stoa, un album ambitieux qui transcende les frontières entre les genres. Entretien avec un philosophe du groove.

Votre groupe s'appelle Ronin. Cela renvoie aux films de Kurosawa?
Nik Bärtsch: Dans la tradition japonaise, les Ronins sont des samouraïs qui ne servent aucun maître. Ce sont parfois des bandits ou des hors-la-loi, mais surtout ce sont des esprits libres qui ne sont pas soumis à un chef de clan. Il y a des similitudes avec un musicien dans une situation de libre marché. Les membres de Ronin, y compris moi-même, n'ont pas de revenu fixe provenant d'une source unique. Nous ne jouons que ce que nous aimons vraiment, avec une concentration et une implication totales.
Par contre l'influence asiatique est plus philosophique que musicale...
J'utilise bien quelques gongs, mais l'esprit oriental réside surtout dans l'idée de base qui sous-tend notre musique: «Less is more», «Moins c'est plus»... Ce sont des idées que l'on retrouve aussi dans la musique minimaliste américaine ou dans certaines musiques de danse électroniques où le rythme est prépondérant.

Mais avec Ronin, vous n'avez pas du tout recours à l'électronique?
NB: En effet. Tout est joué d'une traite, avec des instruments acoustiques, à part la basse électrique. Nous nous sentons un peu comme des artisans «à l'ancienne», sans ordinateurs ou autres effets.
C'est difficile de jouer comme un ordinateur, tout en restant humain?
Pas du tout. La notion de répétition est très importante pour nous, mais elle n'a rien à voir avec une boucle générée par un ordinateur. Toute notre musique est écrite et très difficile à interpréter. Elle ne peut fonctionner que parce que nous travaillons ensemble depuis très longtemps. Nous avons développé un langage commun, une manière de phraser, de réagir les uns aux autres. C'est impossible d'intégrer un autre musicien dans le groupe, même s'il est excellent, ça ne fonctionne pas.

Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose de frustrant de jouer aussi peu de notes?
NB: Au contraire, c'est exactement ce que nous voulons. C'est le son de tout le groupe qui nous intéresse, pas les performances individuelles.
Manfred Eicher, le patron d'ECM s'est investi personnellement dans le projet. Que vous a-t-il apporté?
J'ai beaucoup appris de lui en ce qui concerne le son du piano, la façon de disposer les instruments dans l'espace, de placer les micros. C'était important d'avoir une oreille extérieure: par exemple, il a conservé des passages que personnellement je n'aurais pas mis sur le disque. Pour lui l'imperfection peut être parfois plus intéressante que la perfection.

Qu'est-ce qui est le plus important dans votre musique, le groove ou la méditation?
NB: Pour moi, les deux sont indissociables. Généralement la musique groove est plutôt démonstrative et la musique méditative ésotérique. Nous cherchons une voie médiane entre funk et méditation, entre la musique rituelle et la transe des musiques électroniques.

Vous dites qu'un jour vous en avez eu marre du jazz. Pensez-vous que c'est une musique qui n'a plus d'avenir?
NB: Absolument pas. J'adore le jazz et je le pratique régulièrement pour mon plaisir. La question c'est de savoir ce qu'est le jazz aujourd'hui: c'est une musique en perpétuelle mutation qui ne se laisse pas définir en quelques mots. Et surtout, il faut se demander ce que signifie le mot «jazz» pour les gens. C'est le mot qui pose problème, pas le style. Pour beaucoup de gens, surtout les jeunes, ça signifie des solos de saxophone ou de piano, une musique «d'ameublement» qui ne les intéresse pas. A la base nous avons tous été influencés par le jazz, mais l'esprit de groupe que nous développons est plus proche du rock.

 

post-jazz hypnotique

Pour apprécier pleinement «Stoa», le nouvel album de Nik Bärtsch, il convient de monter un peu le volume et de se laisser gagner par le groove insidieux d'une musique que l'on aurait tort de réduire à une relecture new age de rythmes technoïdes. Avec ses excellents partenaires, le batteur Kaspar Rast, le bassiste Björn Meyer, le percussionniste Andi Pupato et le clarinettiste Sha, le pianiste zurichois propose une sorte de post-jazz hypnotique qui doit plus à Steve Reich et à James Brown qu'aux bidouilleurs électro. Superbement enregistrée aux Studios La Buissonne, en Provence, la musique hyper-précise et conceptuelle du pianiste trouve ici une ampleur et une dimension physique qui manquaient parfois à ses précédents albums publiés sur le label bernois Tonus. Une belle réussite! ES